Un beau texte lu à l’AG du 1er mars 2020

Au royaume du carton- lu par Soeur Danièle Meyer
Témoignage personnel d’une sortie de nuit à la rencontre des enfants de la rue avec des éducateurs, à Lubumbashi la deuxième ville de la République Démocratique du Congo à 2000 km au sud de la capitale Kinshasa- 2003


Il est 20 h, il fait nuit depuis deux heures, Soeur Denise Mbuyambo et moi nous nous dirigeons vers Bakanja un centre d’accueil pour les enfants de la rue. La ville est presque déserte, insécurité oblige. Nous arrivons à proximité de la maison Bakanja, et les cris des enfants indiquent que nous sommes au bon endroit. Le portail est encore ouvert et nous distinguons au fond de la cour des petits feux un peu partout. Godé et Mabika entrent avec nous, un carton coincé sous le bras. Mabika tient dans sa main un petit poisson et Gode quelques tomates et un petit sachet de farine de maïs noué à la ceinture de son pantalon. « Jambo yenu » « Jambo sana ». Nous échangeons une salutation. Notre présence ce soir ne semble pas les étonner. Les enfants circulent dans la grande cour en terre battue, toujours un carton sous le bras et toute la vie est concentrée autour des braseros de fortune : 3 briques à la verticale, espacées, une boîte et dans le meilleur des cas une casserole posée dessus. Les enfants se regroupent par 4, 5 ou 6. On mélange ce qu’on a trouvé dans une même casserole, seul le bukari, sorte de semoule à base de farine de maïs, est préparé à part. C’est l’unique repas de la journée qui se prépare-là. On alimente le feu avec des petits morceaux de carton, il faut en remettre sans cesse pour arriver à une température suffisante. Quand tout est prêt, les enfants mangent autour de leurs braseros respectifs, le bukari est disposé sur un couvercle de poubelle en plastic, un plat communautaire idéal… Ce repas est le fruit de tous les efforts de la journée : Lucien a gagné un peu d’argent en portant des bidons de 20 litres d’eau au troisième étage d’un hôtel (l’eau courante ne montant pas jusque là) ; dix bidons = 100 francs congolais. C’est à dire un chou ou un pain. Kapita a vendu des sacs en plastic au marché. Les enfants qui ont choisi de venir ici ce soir dormiront dans des grandes salles couchés sur leur carton. Arnold, un des éducateurs de Bakanja en comptabilise 219 ce soir. Il y a les centaines d’enfants qui sont restés dans la rue et que nous allons rejoindre. Il est bientôt 21 heures. Deux éducateurs resteront avec les enfants à Bakanja , et deux autres sortiront avec nous.
Nous sillonnons les rues à pied ; en route les jeunes garçons surgissent de partout, la ville est à eux. Ils ont l’habitude de voir les deux éducateurs et nous suivent volontiers, ils ont entre 6 et 12 ans, peut être plus, un petit me talonne : « Je voudrais bien aller à l’école ; est ce que tu vas m’inscrire ? » Un peu plus loin, Gélors a peut être 10 ans, il est ivre. Les autres rient, « Il a pris du valium et du lutuku (eau de vie de maïs à plus ou moins 60°) ; il en a bu beaucoup, Gloria aussi était ivre, toi aussi, toi aussi ». Chacun se renvoie la balle et nous comprenons que la pratique est courante.
Devant la poste il y a une bagarre entre filles, c’est une question de dette ; Sarah accuse l’autre d’avoir le sida : « Le sida on l’a toutes et on va toutes mourir… ». On trouve d’autres filles un peu plus loin, elles se laissent aborder, plutôt confiantes, il y en a d’autres dans les caves de la poste, les militaires nous empêchent d’entrer. Dans l’obscurité complète au fond du marché nous trouvons un groupe de filles et de garçons autour d’un feu, visiblement drogués ; ils nous disent qu’ils ont faim. Gisèle, une toute petite fille, dort derrière une table, à côté d’un gardien de nuit, sa grande sœur a payé le gardien pour qu’il la protège. Vers 1h du matin, nous rentrons à Bakanja ; en dehors des enfants, nous n’avons rencontré que des militaires et des gardiens de nuit.
Nous trouvons sur notre parcours des petits groupes d’enfants endormis les uns sur les autres pour se protéger du froid de la nuit et de l’insécurité. Il faudra se lever avant le jour pour échapper aux coups des passants et des forces de l’ordre. »